Pourquoi un homme a besoin de rituels pour traverser un monde incertain

Publié dans les catégories Masculinité, Men's work par Christophe Vidal

Un jeune homme quitte le foyer familial sans qu'aucun aîné ne marque le passage. Un homme divorce et personne ne l'accompagne dans cette bascule. Un homme devient père et doit retourner au travail le lendemain. Un père perd son propre père et retourne au travail le lendemain, costume repassé, comme si de rien n'était. Nos sociétés ont supprimé les rites qui accompagnaient ces seuils si importants dans la vie d'un homme. Et elles n'ont rien mis à la place. Au contraire, c'est presque tabou d'en parler. On est dans le monde du "débrouille-toi tout seul".

Le médecin et thérapeute Thierry Janssen, dont j'aime beaucoup les idées et les pratiques, a consacré un livre, Inventer des rituels contemporains pour vivre dans un monde incertain, à cette question. Il l'a écrit après avoir animé, chaque soir pendant quarante-cinq jours durant le premier confinement, une méditation collective sur les réseaux sociaux. Cette expérience lui a montré la force d'un geste répété, partagé, chargé d'intention. Un vrai rituel.

Rite et rituel, deux mots qu'on confond

Janssen distingue les deux. Le rite désigne une structure symbolique, souvent collective et héritée : un mariage, un enterrement, une cérémonie religieuse. Le rituel, lui, est l'acte concret par lequel une personne donne corps à cette intention. Un homme peut hériter d'un rite sans jamais le vivre comme un rituel, en exécutant les gestes sans y mettre de présence ni d'intention. Il peut aussi inventer un rituel personnel, sans rite officiel derrière lui, et en tirer une force réelle.

Cette distinction éclaire ce que vivent beaucoup d'hommes aujourd'hui. Les rites collectifs se sont malheureusement effondrés : le service militaire, les confréries de métier, les initiations tribales que décrivaient les anthropologues du XXe siècle. Il reste peu de structures pour marquer le passage de l'adolescence à l'âge adulte, ou pour accompagner une rupture, un licenciement, une naissance. Chaque homme se retrouve seul face à ces seuils, sans repère, sans communauté pour le porter.

Le corps a besoin de marquer les seuils

Janssen s'appuie sur des données biologiques pour expliquer pourquoi le rituel apaise. Un geste répété, dans un cadre stable, régule le système nerveux. Il donne au corps un signal clair : cette période se termine, une autre commence. Sans ce marquage, la transition reste floue. Le corps continue de fonctionner en mode d'alerte, comme si rien n'était réglé.

Cette lecture rejoint ce que j'observe en accompagnement. Un homme qui traverse une rupture sans aucun geste pour la clôturer reste souvent accroché à l'ancienne relation des mois, parfois des années après la séparation officielle. Le corps n'a jamais reçu le signal de fermeture. À l'inverse, un rituel simple, même minimal, permet au système nerveux de basculer : brûler une lettre, enterrer un objet, changer la disposition d'une pièce, marcher seul un jour entier sans téléphone. Le geste compte plus que sa sophistication.

Trois rituels pour un homme en reconstruction

Le rituel du matin. Avant les écrans, avant les sollicitations, un homme qui prend cinq minutes pour respirer, bouger, poser une intention pour sa journée installe une continuité. Ce socle quotidien devient un point d'ancrage quand tout le reste vacille. Le protocole d'ancrage que je propose dans mes tutos reprend exactement ce principe.

Le rituel de clôture. À la fin d'une relation, d'un emploi, d'une période de vie, un geste conscient marque la fin. Écrire ce que cette période a apporté, remercier ce qu'elle a construit, puis fermer physiquement le chapitre — jeter un objet, changer un espace, marcher jusqu'à un lieu précis et repartir. Le corps enregistre ce que les mots seuls ne suffisent pas à installer.

Le rituel de seuil. Certains passages méritent un cadre plus formel : devenir père, quitter un métier qu'on exerçait depuis quinze ans, atteindre un âge marquant. Un homme peut réunir deux ou trois personnes de confiance pour nommer ce passage à voix haute. Cette dimension collective, même réduite à quelques témoins, restaure ce que les rites d'initiation offraient autrefois : la reconnaissance d'un groupe qui valide le changement.

Inventer sans se figer

Janssen insiste sur un point : peu importe que le rituel soit ancien ou inventé la veille, l'essentiel est qu'il serve l'intention de celui qui le pratique. Un homme n'a pas besoin d'une tradition ou d'une religion pour se donner un cadre. Il a besoin d'un geste qui lui appartient, répété avec constance, chargé de sens pour lui.

Cette liberté peut déstabiliser un homme habitué à chercher la bonne méthode, la bonne formule, la bonne autorité extérieure. Se donner soi-même le droit d'inventer un rituel demande une forme de confiance en sa propre boussole intérieure. C'est précisément ce que je travaille avec les hommes que j'accompagne dans L'Homme Debout : retrouver cette capacité à poser des repères stables, sans attendre qu'une structure extérieure les fournisse.

Le monde a perdu ses rites de passage avec un coût sociologique et communautaire énorme. Rien n'interdit à un homme de construire les siens.

Accompagnement individuel

L'Homme Debout

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